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Présence




Dans un pays du Nord, où le vent ne se tait jamais et où la mer se soulève en vagues d’argent, un grand peuplier gisait depuis des siècles. Son tronc abattu vibrait encore d’histoires anciennes ; chaque anneau, chaque fissure retenait le souffle des tempêtes passées. Un homme travaillait ce bois ancien. Sa carrure, presque viking, ses habits clairs reflétaient sa force tranquille, enracinée dans la terre. Chaque coup d’outil résonnait comme un battement de cœur, chaque copeau tombant comme une respiration du monde. Le bois sentait la résine et la sève, humide et vivant, et sous ses doigts, il semblait s’animer doucement, comme si le tronc lui-même l’accueillait.


Une femme l’observait, flottant autour de lui comme un souffle d’air. Ses vêtements en lambeaux sombres bougeaient avec le vent. Elle s’approcha d’abord du foyer, où le feu crépitait, prêt à nourrir. Ses mains voulaient s’activer pour lui, préparer le repas, être utiles. Mais l’homme leva une main, doucement. Ses yeux clairs, profonds et immobiles, lui dirent sans mot : « Viens avec moi. »


Elle comprit. Ce n’était pas un refus, c’était une invitation à créer, à œuvrer ensemble. Les lambeaux tombèrent. A la place, une robe noire l’enveloppa, protectrice. Sous la jupe, une forêt luxuriante, primaire, semblait respirer, vibrante, éclatante. Chaque mouvement de la femme faisait frémir les feuilles imaginaires, chaque pas émettait un souffle de vie. Elle pouvait enfin être pleinement elle-même.


Ils commencèrent à sculpter le bois ensemble. Au début, les gestes étaient maladroits, hésitants. Les coups de ciseaux résonnaient dans l’air, dans la chair du tronc, dans le sol. Puis, peu à peu, ils se synchronisèrent. Chaque souffle, chaque geste était un dialogue silencieux. La barque prenait forme sous leurs mains, vivante, porteuse de leur énergie et de leur souffle. Elle déposait ses peurs et ses fragilités dans le bois, accueillait sa force intérieure. Lui, enraciné et solide, offrait sa présence silencieuse, sa stabilité, sa confiance. Ensemble, ils co-créaient un monde fragile et fort à la fois, un espace vivant qui ne pouvait exister que par leur union.


Lorsque le bateau fut achevé, ils embarquèrent. La mer, vaste et argentée, hurlait autour d’eux. Le vent fouettait les vagues, secouait leurs cheveux et la robe noire. L’odeur du sel et des algues emplissait l’air, chaque vague frappait comme un pouls du monde. Mais le bateau demeurait stable. Un point central invisible les maintenait en équilibre. Chaque geste, chaque respiration était un dialogue silencieux entre eux et le bois vivant. La femme pouvait enfin recevoir. Elle sentait la force tranquille de l’homme, la douceur de sa présence, et elle l’accueillait pleinement. L’amour pouvait exister sans peur, sans masque, sans retenue.


Ils atteignirent une île où la forêt vierge de sa jupe noire semblait prendre vie. Les couleurs, la chaleur, le foisonnement des fruits et des feuilles débordaient de vitalité. Mais l’homme se sentit mal à l’aise. Trop de vie, trop de foisonnement. Il ne pouvait pas encore accueillir entièrement cette abondance féminine. Pourtant, la simple présence de la femme illuminait ses blessures silencieuses. Rien n’était à faire. Elle était là, entière et vibrante. Elle éclairait, calmait, transformait.


Ils reprirent la barque. La mer continuait de les porter, mais leur navigation était désormais fluide, presque chantante. Le vent s’insinuait dans les voiles invisibles du souffle, le bois vibrait sous leurs mains. Leurs gestes s’accordaient avec le mouvement des vagues et des vents, le souffle se synchronisait avec la respiration de la mer. Chaque geste, chaque souffle était un rituel silencieux, un échange intime et profond.


Puis, comme par magie, la mer disparut. Ils se retrouvèrent dans un village au creux des montagnes. Le vent et les vagues n’étaient plus là. À leur place, la terre ferme, solide et douce, le bois des maisons anciennes, l’odeur du feu de cheminée, le calme et la chaleur d’un lieu enraciné. Ici, ils pouvaient respirer, exister pleinement. Chaque pierre, chaque poutre, chaque fenêtre ouverte les accueillait.


Dans cet espace, le temps se déploya. Les saisons passèrent, les gestes se tissèrent, les silences nourrirent leur lien. La femme pouvait accueillir la présence de l’homme et l’aimer pleinement. L’homme pouvait accueillir la puissance et la force de création de la femme. Le bateau, la mer, l’île, tout n’avait été qu’un chemin vers ce lieu d’équilibre fragile et vivant, créé ensemble.


Leurs souffles, leurs gestes, leur présence mutuelle étaient le navire sur lequel ils voguaient, et le village ancré, le lieu où ils pouvaient poser leur barque et exister pleinement. Tout ce qui avait été brisé se transformait en force et en vie. La femme et l’homme, ensemble, avaient trouvé chacun leur vérité.


Fin de cycle - 2025 – Héloïse Savary



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Héloïse Savary

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© 2026 Textes : Héloïse Savary

Photos : Instant Images et Guy Fragnière

Graphisme et illustrations : Delphine Kolly D.KARTouche

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